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Vincent Gagnon (BELLEBRUTE) - illustrateur et TDA

Anabelle du blogue Les p’tits mots-dits nous présente un illustrateur de livres pour enfants qui compose avec un trouble du déficit de l’attention. Plongeons dans l’univers de Vincent Gagnon.

Il y a plusieurs mois, l’illustrateur Vincent Gagnon (Bellebrute) me confiait qu’il avait reçu un diagnostic de trouble du déficit de l’attention sans hyperactivité quelques années auparavant. Étant moi-même TDA, chaque conversation avec lui m’a grandement aidée à comprendre ce que je vivais. Ça m’a servi à me sentir moins différente, à apprendre à en rire et à en parler ouvertement. Quand je lui ai proposé de m’accorder une entrevue pour en parler, il n’a pas hésité une seconde avant de me dire OUI!

Anabelle : Comment as-tu appris que tu avais un TDA?

Vincent : J’étais à faire des démarches pour mon jeune fils en 2006 au département de pédopsychiatrie du Children’s à Montréal. J’avais moi-même pas mal de questionnaires à remplir. L’une des chercheuses m’a pris de côté un après-midi et m’a demandé si je voulais passer des tests. J’étais un peu étonné de sa demande, car la batterie de tests de mon fils était plutôt axée sur le spectre de l’autisme jusqu’à ce moment (il a le syndrome d’Asperger). Bref, il s’en est résulté d’un diagnostic de TDAH pour fiston et d’un TDA pour son papa.

J’ai toujours trouvé étrange que ce « H » soit associé à une hyperactivité physique, car dans la tête d’un TDA, il y en a de la bousculade et de l’hyperactivité!

A : À partir de ce moment-là, qu’est-ce qui a changé dans ta vie professionnelle?

V : Ce diagnostic, pour un trouble que je ne connaissais même pas quelques semaines auparavant, est tout de même arrivé comme un grand OUF dans ma vie. Soudainement, tout tombait en place dans un immense flash-back existentiel : ma scolarité en dent-de-scie, mon énergie débordante pour commencer des projets et les abandonner, mon omniprésent calvaire à m’organiser dans la vie courante, mes difficultés à trouver ma place dans le monde du travail, mon impulsivité à parler plus vite que ma raison, et, surtout, ce tourbillon d’idées constant dans ma tête (notamment la nuit). Tourbillon dans lequel j’avais beaucoup de mal à m’accrocher à qui ou à quoi que ce soit. J’ai entrepris à ce moment-là une thérapie, en plus de la médication, qui m’a permis de relativiser beaucoup de choses par rapport à ce que j’attendais de moi-même. Depuis ma tendre enfance, j’avais toujours eu l’impression d’avoir à travailler deux fois plus que les autres pour arriver aux mêmes résultats, et ce, si je n’étais pas complètement absorbé par 36 autres affaires avant la ligne d’arrivée. Je pense que la plus belle chose dans ce cheminement, c’est d’avoir accepté de travailler avec mes capacités réelles et non celles que j’aurais espéré avoir. La vie d’artiste et de travailleur autonome, malgré ce qu’on en dira, demande énormément de rigueur et de discipline, et c’est pas tous les jours facile. Mais pour avoir flirté avec d’autres environnements de travail, la carrière d’illustrateur est ce qui me ressemble le plus. Quand ça devient trop fou, je fractionne mon horaire à une ou deux choses importantes à faire dans toute la journée, tout le reste doit prendre le bord. Plus je simplifie mon objectif et mon environnement de travail, plus j’ai de bonnes chances d’y arriver. Et en fin de compte, le bruit du stylo sur le papier qui coche la petite boîte sur la liste de chose à faire, c’est ça ma récompense.

A : En tant qu’artiste, ton TDA est un ennemi ou un ailier?


V : Au début, mon TDA a été mon souffre-douleur, dès que je foirais dans quelque chose, je le pointais du doigt. « C’est pas moi, c’est lui ». Ensuite, en essayant de travailler sur moi-même (un gars est fier), c’est bien vite devenu mon tortionnaire, car j’en ai mis des efforts pour essayer d’améliorer mon mode de fonctionnement. Un TDA peut être distrait par TOUT ce qui l’entoure : un écureuil sur la ligne électrique, le voisin d’en haut qui flush sa toilette, une étiquette dans le col de la chemise, un courriel qui entre, et vous ai-je parlé de Facebook? Bref, la moindre irrégularité dans l’environnement devient une fourche pour te faire dévier d’un rail à un autre. Autre rail que tu n’as absolument pas choisi, mais sur lequel tu roules à toute vitesse quand même. En fait, le TDA c’est ni mon ennemi ni mon allier, c’est juste moi. Alors je fais avec, je suis vachement fort pour trouver des concepts, pour dessiner, pour peindre. Je peux aussi écrire, raconter des histoires, faire rire et je déteste me faire marcher sur les pieds. En revanche, j’ai une relation anxiogène avec les projets qui durent plus que trois jours (y a pas d’éditeurs qui lisent ce blogue, hein?). Aussi je mélange très mal mes activités, si j’ai un meeting pour un projet le matin, il est fort probable que je sois incapable de travailler réellement pour le reste de la journée. Mon horaire idéal de travail et la gestion familiale ne sont pas de super bons amis non plus. Mais malgré tout ça, je travaille fort et je coche des trucs sur ma liste.

A : Qu’est-ce que ça t’amène comme défi dans la vie de tous les jours?

V : Tu veux dire qu’est-ce que ça amène comme défi à ma blonde (rire nerveux)? Mon TDA, j’en parle un peu quand je sens une écoute sincère et du respect de l’autre, mais très souvent c’est vu un peu comme un trouble à la mode… j’appelle ça la glutenisation du TDA. On me dit souvent « Ah oui, moi aussi je suis toujours dans la lune et je perds tout le temps mes clés de voiture… » ou encore « À l’ère de Facebook, on a tous le déficit de l’attention… » Ça n’a rien à voir. Quand j’étais petit, Facebook n’existait pas et je n’avais pas de voiture.

Être TDA c’est :


  • ne plus entendre ton interlocuteur parce que ton cerveau est comme une télé qui change de poste toute seule…

  • le chant d’un oiseau à l’extérieur qui pulvérise la phrase que tu étais en train d’écrire…

  • quand tu n’arrives pas à travailler correctement le matin parce que tu sais qu’en soirée tu as un souper et qu’il va falloir t’arrêter…
  • une insignifiance qui te désorganise pour plusieurs jours…

Bref, je n’en mourrai jamais, mais je m’embourbe dans le quotidien. En général, si ton foie ou ton cœur sont en piètre état, on aime bien penser que tu vas surmonter tes maux avec des médicaments. Pas de jugement de valeur là-dessus. Par contre, quand c’est ton cerveau, ce serait vraiment mieux si tu arrivais à te débrouiller seul. « Tu vas pas prendre des médicaments, hein?… ». Tabou encore, le cerveau.
Mes clés de voiture sont sur le petit meuble à côté de la porte de la cuisine…

A : 3 trucs qui te permettent d’être plus efficace?

V : 1. Faire le point régulièrement. Au moins une fois par semaine, souvent deux, je m’assois et je regarde ce que j’ai réalisé et ce qui est à venir, je confirme mes priorités. Je dis « je », mais en réalité je fais cet exercice avec ma blonde et partenaire de travail (Marianne Chevalier, l’autre moitié de Bellebrute). C’est souvent elle qui m’invite à le faire lorsqu’elle voit que je me désorganise et que j’angoisse.

2. Faire une ou deux choses par jour. Le multitâches est un concept vraiment flou pour moi. Tout comme classer mes priorités d’ailleurs. Si j’ai 8 trucs à faire sur ma liste, je vais probablement me lancer sur le moins important, ou même un 9e, et y passer la journée.

3. S’entourer de gens qui ne sont pas TDA. Sérieusement, je ne suis pas très organisé, mais en équipe avec des gens qui le sont, je fais des ravages.

A : Travailles-tu sur plusieurs projets à la fois?

V : Je n’ai absolument pas le choix. Je suis illustrateur-pigiste. Par contre, je ne butine jamais d’un dessin à un autre. Le matin, je vais faire des esquisses pour un article, puis l’après-midi la couleur pour un autre. Comme les patates pilées et les petits pois qui ne se touchent pas dans l’assiette. Ce qui est plus difficile, ce sont les projets plus longs entrelacés à travers les petits mandats. Je n’ai pas encore de solution parfaite pour ça. J’écris des histoires aussi, ce qui me demande encore plus de concentration que l’illustration. La compartimentation, c’est le nerf de la guerre.

A : As-tu parfois du mal à aller au bout d’un projet?

V : Parfois? Constamment, oui! Pas tellement pour les projets courts, mais pour les projets plus longs comme les livres, j’en arrache pas mal. Ce que je fais, c’est que périodiquement je vais m’arrêter et m’imaginer être quelqu’un d’autre qui lit le livre terminé. C’est un psy qui m’avait donné ce truc parmi plein d’autres. J’essaye aussi de me concentrer sur la fierté d’un bon travail achevé, sur le moment où un livre n’est plus une série de petits efforts, mais un tout qui vit par lui-même. Ça m’aide aussi à affronter la globalité de la chose, qui me stresse tellement. Paradoxalement, comme pour tous les autres projets, je le décortique en petits morceaux. Alors au lieu de me dire que je suis en train de dessiner 0,05 % d’un livre et que ça ne finira jamais de finir, en respirant dans un sac brun avec le bras gauche engourdi, je me dis que je fais une image seule et rien d’autre. Je pense que c’est vraiment l’immensité des choses qui me donne le vertige, pas le moment immédiat. Je tente de me concentrer sur le présent, ce qui n’est pas toujours facile.

A : Ton meilleur contexte pour créer?

V : Mon atelier à la maison reste le meilleur endroit pour dessiner, avec tout ce qu’il faut à porter de la main. Avec de la bonne musique (du jazz ou du indie, mais il faut que ça bouge ou que ça plane selon l’humeur) si je travaille sur l’illustration finale, ou sans musique si je cherche des idées. La bibliothèque pour écrire, avec un casque d’écoute pour ne rien entendre de l’extérieur et de la musique au piano ou des trames de film. Mon horaire parfait est de 16h à minuit, mais j’ai 3 enfants, alors je pile souvent sur quelques idéaux.

Vous pouvez suivre Bellebrute sur Facebook, consulter le site de Bellerute et suivre les projets solos de Vigg sur Facebook.

Ce texte a été publié sur le blogue Les p’tits mots-dits et est reproduit avec l’autorisation de son auteure.

Anabelle Soucy-Côté

Anabelle est une entrepreneure, une épouse et une maman aussi. Surtout. D’Olivia, 2 ans, un humain formidable, fascinant et très inspirant. Ex-libraire jeunesse, elle est passionnée de littérature depuis toujours, mais elle a un gros penchant pour l’album jeunesse et la BD. Elle a étudié en communication, les langues, la création littéraire et la littérature.  Anabelle est fondatrice et rédactrice en chef du blogue Les p’tits mots-dits, un site collaboratif de gens passionnés de littérature jeunesse qui partagent leur expertise et leurs coups de cœur avec humour et franchise. La tête toujours pleine d’idées, elle est constamment en train de développer de nouveaux concepts et projets ou de collaborer quelque part à titre de chroniqueuse littéraire. Elle espère qu’un jour les parents arrêteront de penser que faire la lecture avec un enfant sert seulement à passer le temps… Vous pouvez également la suivre sur Facebook.


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